XXIV

Vous, toutes ses pensées, ses belles espérances, ses joies, êtes-vous disparues aussi et est-ce possible? Les morts vivent, m’écrié-je parfois, soudain réveillé dans la nuit et tout transpirant de certitude. Les pensées de ma mère, balbutié-je, se sont enfuies au pays où il n’y a pas de temps et elles m’attendent. Oui, il y a Dieu, et Dieu ne me fera pas ça. Il ne m’enlèvera pas ma mère. Il me la rendra toute vivante au pays où il n’y a pas de temps, au pays où elle m’attend. Faibles folies d’enfant. Il n’y a pas de paradis. Ils ne sont qu’en tes fidèles yeux, les gestes de ta mère, ses rires, toutes ses vies de toutes ses heures. Et quand tu mourras, il en restera trois bribes sur ces pages, et ces pages elles-mêmes seront emportées par quelque vent séculaire et elle n’aura jamais été.

Combien enviable le sort de ceux qui croient ce qu’il leur est bon de croire et non la désertique vérité qui n’est ni joyeuse ni belle et qui n’a pour elle que d’être piteusement vraie dans le foisonnement magnifique et stupide des infinies formes de vie, hasardeuses et sans raisons, sous l’œil morne du néant. Toi que j’appelais Maman, tu es entrée dans la vallée d’hébétude et tu ne m’y attends pas. Tu es seule et je suis seul. Nous sommes bien seuls, tous les deux. Tu es morte et pour toujours, je le sais. Et pourtant je sais que lorsque j’aurai mal dans mon corps, par la bonté de Dieu promis à la maladie et à l’humiliation de vieillesse, ou mal dans mon âme, lorsqu’ils feront du mal à ton enfant et que je ne pourrai plus feindre d’être d’acier, c’est ton nom seul, Maman, que j’invoquerai, non pas celui de vivants aimés ni celui de Dieu, ton nom sacré seul, Maman, quand mon corps sera las de vivre ou quand ils seront trop mauvais avec l’enfant que tu sus défendre. Vivrais-tu en quelque merveilleuse part?